À la Perec

En Juillet 2023, huit membres du jury du prix Médicis ont raconté leurs prédécesseurs pour le Nouvel Observateur dans une série de « Je me souviens ».

Michel Braudeau

Gala Barbisan

Je me souviens de Gala Solario, née en 1904 en Russie, enlevée à sa patrie par Luciano Barbisan, un ingénieur italien en poste à Moscou. Je me souviens qu’elle était restée fidèle au communisme jusque dans sa vaste demeure de la rue Cortot, au-dessus des vignes de Montmartre, où elle recevait de beaux esprits et s’exerçait au mécénat littéraire. Je me souviens que c’était un tempérament fort, rugueux, qui jouait son personnage russe, tout en dessinant à l’encre de Chine de subtils tableaux magiques, pleins d’oiseaux et de symboles oniriques, comme des patiences mystérieuses où s’enluminaient les tourments d’une âme qu’elle n’exprimait pas autrement. Je me souviens que dans la seule compagnie d’un petit chien corniaud et d’un maître d’hôtel qui semblait l’être aussi, un peu mollasson, jeté en vrac dans une veste blanche, la dame bolchevik s’ennuyait.

Alain Robbe-Grillet

Je me souviens qu’un soir, Alain Robbe-Grillet, allumé par une bouteille de vin jaune du Jura, nous déclara que, dans sa famille, on avait été volontiers pétainiste, et que, ma foi, lui aussi, hé hé, avec un petit gloussement de gorge. Je me souviens que tout le monde ne rit pas, la guerre n’était pas oubliée par tous. Mais je me souviens aussi qu’on tenait assez à la présence de cet écrivain célèbre jusque sur les campus américains pour encaisser les sarcasmes de celui que Denis Roche avait baptisé de « fourbe magnifique ». Ces deux mots le cernaient bien, je me souviens qu’il était charmant, parfois odieux, avec le même sourire. Je me souviens qu’il était surtout très drôle. Je me souviens qu’il mourut subitement, en traître bien sûr, et qu’il nous manqua beaucoup.

Marcel Schneider

Je me souviens de Marcel Schneider, qui se flattait d’avoir reçu toute la garde-robe de Paul Morand à sa mort (« Pas une retouche à faire, mon cher, nous étions semblables… »). Je me souviens qu’il était un royaliste déchaîné. Je me souviens qu’il suffisait que le nom de Mme de Lamballe fût prononcé pour lui faire lever les yeux au plafond, émettre un long brame « Ah ! Cette malheureuse princesse… », dont nous connaissions parfaitement la musique, le soupir et la déploration. Je me souviens qu’à l’inverse, il s’empourprait et serrait les dents pour évoquer toutes sortes de gens, le peuple, la gauche, « les cocos ». Je me souviens que mieux valait ne pas le pousser trop loin dans ses détestations, de peur de se voir cueilli dans une prochaine rafle. Je me souviens, par ailleurs, que cet homme à tête d’oiseau était un écrivain délicat.

Jean-Pierre Giraudoux

Je me souviens que Gala avait été approchée par Jean-Pierre Giraudoux, fils du dramaturge et quelque peu accablé par cette ombre écrasante, constamment évoquée en sa défaveur. Je me souviens qu’il était riche de toutes les places de théâtre vendues en son nom. Je me souviens qu’il se déplaçait dans les diverses propriétés dont il avait héritées, mais qu’il était solitaire et excentrique, avec ses animaux familiers, son toupet blanc dont se moquaient les chevelus, son inconsolable malaise. Je me souviens de la première fois que je dînai avec lui : il emporta distraitement mon écharpe en quittant le restaurant. Je me souviens, quand il me la rendit trois mois après, qu’elle sentait l’urine de son cher furet. Je me souviens que l’odeur puissante résistant à tout, je la brûlai. Je me souviens qu’il avait eu l’idée d’un prix littéraire, et en avait parlé à Gala. Je me souviens que l’affaire, conclue un 1er avril, se monta aisément, comme tous les prix dans une société en souffrance de légitimité.

Alain Veinstein

Denis Roche

Je me souviens de Denis Roche.

Comment ne m’en souviendrais-je pas ? Ses livres m’ont toujours accompagné et c’est à lui que je dois de siéger au Médicis. Une sorte de père, par conséquent, l’un de ces pères qu’on n’a pas envie de tuer. Surtout : qu’on n’a pas envie de décevoir. Je ne sais pas à quoi je dois sa bienveillance. J’imagine qu’il s’était fondé sur les choix littéraires que je me suis efforcé de défendre à la radio. A partir de là, il me restait à essayer d’être à la hauteur. Et c’était très haut. Sans parler des fondations qui serpentaient au sous-sol. Aujourd’hui encore, j’y pense lorsqu’il s’agit d’inscrire le nom d’un auteur ou d’une autrice sur le bout de papier qui va concourir dans un instant à l’heure de vérité. Ce n’était pas forcément facile, pas plus hier qu’aujourd’hui, sa grille de lecture étant pour une large part mystérieuse. Sa collection, Fiction & Compagnie, traduisait cet éclectisme qui ne laissait d’ailleurs pas grand-chose au hasard. Rien de plus stimulant que de l’entendre parler des livres aimés avec la même passion que celle vouée aux romans policiers dévorés une bonne partie de la nuit.

Je me souviens de la primauté qu’il accordait, en tant que lecteur, à la technique, le photographe rejoignant, en fin de compte, l’écrivain et le lecteur. Il fallait y mettre du sien pour dialoguer avec lui.

Je me souviens de la cigarette, à peine tenue entre les lèvres, qui vacillait au gré de ses paroles se partageant entre la véhémence et une certaine ferveur.

Au Médicis, l’habitude a été prise, quand on arrive puis quand on se sépare, de préférer les embrassades aux franches poignées de main. Je me souviens que Denis Roche refusait, d’une façon générale, de se laisser embrasser.

Anne F. Garréta

Christine de Rivoyre

Christine de Rivoyre montait encore fort cavalièrement le raide escalier de La Méditerranée où se tiennent les réunions du jury Médicis. Mais elle en redoutait la descente. C’est ainsi que j’en vins à donner le bras à l’issue de nos dîners à cette femme toujours élégante, toujours impeccablement (c’est-à-dire discrètement) maquillée, et légère et vive comme un hummingbird.

Elle nous a parlé, une année, d’un livre (traduit du russe) que nul ne semblait avoir reçu. D’où le tenait-elle ? De son libraire, tout simplement. Christine, qui écopait chaque été comme tout juré qui se respecte, les trombes de livres déversés dans sa boîte aux lettres, avait encore la curiosité des étals de librairie et le désir d’un autre livre.

Emmanuèle Bernheim

Nous dînions ou déjeunions d’un shabu-shabu toujours, lorsque nous nous retrouvions. Emmanuèle Bernheim m’a offert un soroban et un carton de lait miniature qui, logé dans mon frigidaire, m’interpelle encore aujourd’hui en japonais quand j’ouvre la porte.

Elle aimait les armes. À défaut, je lui avais offert deux équerres de charpentier américaines et une perceuse sans fil professionnelle à faire pâlir de jalousie son plombier-électricien.

Elle m’avait transmis, une année, au cas où (elle arriverait en retard, raterait un train, je ne sais plus…), ses dernières volontés en vue de la délibération, me priant, si ses candidats étaient battus, de passer le jury au bazooka.

Frédéric Mitterrand

Anne Wiazemsky

Je me souviens d’Anne Wiazemsky. Elle avait tourné avec Bresson, Godard, Pasolini et je l’avais croisée sur le tournage de « Raphaël ou le Débauché » où j’étais stagiaire. Elle était la petite-fille de François Mauriac et elle était publiée avec succès chez Gallimard. Cela m’intimidait un peu.

Christine de Rivoyre

Je me souviens de Christine de Rivoyre. Elle racontait la Nature, les animaux, les sentiments familiaux, avec une grâce légère perdue depuis Colette. Elle était aussi vive, fidèle et tendre. Je l’avais connue lors de la publication de son « Petit Matin » en 1968. J’allais alors au bal avec ses nièces, « vous feriez mieux de lire » m’avait-elle dit.

Emmanuelle Bernheim

Je me souviens d’Emmanuelle Bernheim que j’aimais intensément. Elle était toujours juste, humaine, intéressante et écrivait admirablement dans un style net et sans effets de sentiments. Elle me disait qu’on ne lisait pas assez les livres et elle avait raison.

Jacques Chessex

Je me souviens de Jacques Chessex. Je l’ai souvent interviewé et il est mort avant que je le retrouve au prix Médicis. Il était très admiré, à juste titre, et craint aussi, je ne sais pas pourquoi. Il m’a dit un jour que j’étais un saint. C’était sans ironie, et j’y repense parfois pour me donner du courage.

Marcel Schneider

Je me souviens de Marcel Schneider, il était alors très âgé, mais avec un esprit aigu, une connaissance encyclopédique de la littérature française, une liberté de jugement rafraîchissante, et une maîtrise merveilleuse de la langue. Il a fait inscrire sur sa tombe « il, île, elle, aile, éternité fragile sous l’aile de Dieu », un écho de « Animula vagula blandula » de l’empereur Hadrien.

Marianne Alphant

Claude Simon

Claude Simon : je me souviens d’avoir fait avec lui, de bon matin, sa promenade rituelle autour du fort de Salses et d’avoir pensé que ce lieu solitaire lui ressemblait, architectural, complexe, intraitable. Je me souviens de son regard si bleu, du caillou pris dans une racine qui lui servait de presse-papier dans son bureau de Salses, de sa machine à écrire sur une caisse de bois marquée LSM, aux initiales du général des Géorgiques, du poulet qu’il faisait griller dans la cheminée sur un feu de sarments, son plat préféré. Je me souviens de l’avoir accompagné à Stockholm, pour la remise du Nobel, des fastes dont il s’amusait et s’inquiétait, « Comment m’avez-vous dit que je dois appeler le roi en m’adressant à lui ? », de l’essayage chez Dalhquist, vénérable maison fournissant l’habit porté par les lauréats, de la première de « Mademoiselle Julie » de Strindberg, mise en scène par Bergman au théâtre royal, et de son chuchotement « Ah, ces affres psychologiques ! » en marchant avec moi dans la neige. Je me souviens de son discours, lui, dont le prix Nobel avait été chez nous tant décrié (j’étais la seule journaliste française à Stockholm), lui, l’écrivain dont la démarche ne s’était jamais faite qu’à tâtons, « sur des sables mouvants ».

Marie Darrieussecq

Emmanuèle Bernheim

Je me souviens d’Emmanuèle Bernheim. Je me souviens de ses yeux bleus et de ses étoles assorties. Je me souviens de sa vitalité, je me souviens de cette énergie si précise qui vient masquer la mélancolie, je me souviens de la politesse exquise de son humour, et qu’elle adorait dire des grossièretés. Je me souviens de sa chaleur, de sa simplicité. Je me souviens qu’elle ne m’intimidait pas, je me souviens de cette grâce qu’elle avait de ne pas faire l’intimidante. Je me souviens de sa bonté. Je me souviens de sa collection de petits objets en plastique sur sa table basse. Je me souviens de tous ses livres. Je me souviens de les avoir relus, parce que je n’avais pas compris d’emblée que leur beauté résidait dans une simplicité toute apparente – comme elle. Je me souviens de ma révolte quand elle est morte. Je me souviens de la promesse d’amitié profonde que recelait notre relation, je me souviens que le temps nous a manqué. Je me souviens, on me l’a dit, comment ne pas en avoir été saisie, presque foudroyée, je me souviens qu’elle a voulu que je lui succède au prix Médicis. Je me souviens que je ne voulais pas y aller. Je me souviens que j’ai suivi sa volonté et probablement les autres jurés aussi, pour m’accueillir. Je me souviens que c’est grâce à elle que je m’y amuse plutôt désormais et je cherche sa chaise pendant nos réunions. Où es-tu ? Je me souviens qu’elle avait conscience de ses privilèges et aussi de ses traumatismes et qu’elle savait rire des deux. Je me souviens de son autodérision quant à son désarroi lors de l’inondation de sa maison sur l’île. Je me souviens qu’elle me racontait Serge [Toubiana] lui disant : « C’est parce que tu as une maison secondaire que tu as des ennuis de maison secondaire. » Je me souviens qu’elle me manque et qu’elle est partie beaucoup trop tôt.

Nathalie Sarraute

Je me souviens de Nathalie Sarraute. Je me souviens de ses grands châles. Je me souviens de sa petite taille de grande dame. Je me souviens des whiskies-Perrier de 17 heures. Je me souviens du jour où on était tellement ivres que sa fille Dominique est venue nous aider à nous lever toutes les deux. Je me souviens de ses Stuyvesant light, « pas plus de dix par jour, et je ne respire pas la fumée ». Je me souviens de l’entendre parler russe au téléphone. Je me souviens du son de ses petits pas derrière la porte qu’elle venait ouvrir elle-même, à 95 ans. Je me souviens de sa dent dure et de son sourire doux. Je me souviens du petit Soulages à la tête de son divan, je me souviens de mon ignorance. Je me souviens de la reproduction de la chambre de Van Gogh et de son rire quand elle racontait ce journaliste lui demandant : « vous peignez, aussi ?  » Je me souviens qu’elle était gentille avec moi. Je me souviens du mot qu’elle m’a légué : l’obstination. Je me souviens qu’elle m’a dit : « Vous avez été reconnue trop tôt et moi trop tard. » Je me souviens de la vue sur l’avenue Pierre-Premier de Serbie. Je me souviens des lourds rideaux. Je me souviens de sa table de travail. Je me souviens du manuscrit, posé dessus, d’une pièce radiophonique. Je me souviens de son angoisse quotidienne et de mon impuissance à la rassurer. Je me souviens de ma timidité quand je lui téléphonais. Je me souviens de sa joie quand je lui apportais des fleurs, des fleurs en pot, pour qu’elles vivent. Je me souviens qu’un médecin lui avait interdit d’aller au cinéma, à cause des microbes. Je me souviens de la réduction de son monde physique mais pas mental et de son dernier livre, Ouvrez.

Pascale Roze

Marguerite Duras

Je me souviens de Marguerite Duras à Montréal.

C’était en 1981. Nous étions en petit comité, dans un appartement très kitch où trônait un piano à queue, réunis pour entendre la dernière composition de Claude Vivier « Chiraz ». Je me souviens qu’elle est entrée avec Yann [Andréa, son compagnon, NDLR]. Montréal était peut-être leur première sortie officielle, elle venait signer un contrat avec le directeur du Festival du Nouveau Cinéma, je crois pour « Son nom de Venise dans Calcutta désert ». Je me souviens qu’on a écouté « Chiraz ». Un morceau bref et violent, comme des jeux de couteaux.

Je me souviens que Claude Vivier avait les yeux rivés sur Yann pendant le morceau. On a bu des verres. Je me souviens que Marguerite s’est mise au piano. Elle a joué l’air d’«India Song ». Et puis « la lettre à Elise ». Derrière elle, Vivier était proche, tout proche de Yann. Il le collait. Je me souviens que Marguerite s’est arrêtée au milieu d’une mesure et, sans tourner la tête, a dit d’un ton tranchant que tout le monde a entendu : « Ça suffit, tous les deux. » Puis elle a repris sa phrase. Petite comédie de la vie dont je me souviens tandis qu’ils ont tous trois quitté notre monde.

Patrick Grainville

Alain Robbe-Grillet

Je me souviens d’Alain Robbe-Grillet au Médicis.

Je me souviens de sa voix magnifique, forte et grave, d’acteur fait pour Shakespeare. Je me souviens qu’il avait une formation d’ingénieur agronome et qu’il était un bon dialecticien. Je me souviens qu’il était le théoricien et un des fondateurs du Nouveau Roman, une révolution littéraire qui fut à la mode pendant les années 1960 et 1970. Il s’agissait de briser les conventions du roman balzacien, s’en prendre à l’auteur omniscient, au personnage, à la chronologie, à la distinction du fond et de la forme… Cette théorie et cette esthétique dominèrent alors le monde intellectuel. Une forme de cubisme littéraire qui n’a guère d’écho aujourd’hui.

Je me souviens qu’Alain adorait provoquer, se lancer dans des envolées transgressives, en dégustant un petit vin jaune du Jura. Je me souviens qu’il révélait avec jubilation les secrets des coulisses du monde littéraire et les amours cachées des années 1960-1970. Je me souviens que certains se récriaient devant tant d’impudeur et de rouerie. Je me souviens qu’il prenait alors un air stupéfait et que son œil perçant virait au noir de jais cruel.

Je me souviens que son épouse, Catherine, déjeunait au rez-de-chaussée avec des amis, pendant que son mari votait avec nous, à l’étage. Je me souviens qu’il avait un penchant quasi exclusif pour les éditions de Minuit qui avaient lancé le Nouveau Roman et publiaient ses livres.

Je me souviens que Catherine avait joué un personnage assez érotique dans un film de Robbe-Grillet, en 1970, « l’Eden et après ». C’était une femme très intelligente, aux mœurs déliées, d’une sympathie plus généreuse, moins narcissique que celle de son mari. Je me souviens qu’elle jouait le rôle de Maîtresse dans des rituels auxquels Alain ne participait pas, mais qu’il y faisait allusion, avec des airs secrets et des mimiques facétieuses. Je me souviens qu’elle écrivit sur Alain une biographie très belle où elle dévoile un jeune mari fragile.

Je me souviens qu’une grande tempête dévasta les serres de Robbe-Grillet qui habitait dans un château normand, et que sa collection chérie de cactus fut ravagée. Je me souviens que cela lui ficha un coup qui cristallisa des angoisses intimes. Et qu’il en fut comme fissuré.

Je me souviens qu’une des plus belles farces d’Alain fut son élection à l’Académie française. Je me souviens qu’il ne fit jamais le discours attendu en hommage à son prédécesseur Maurice Rheims, qu’il ne voulait pas se déguiser en habit vert et qu’il bloqua le fauteuil pendant des années. Je me souviens aussi que Catherine venait à certains cocktails de l’Académie. Je me souviens d’un soir glacial où nous sortîmes sur le quai Conti. Elle était vive et très âgée et j’avais peur qu’elle prenne froid. Je me souviens qu’elle voulait bavarder encore jusqu’à ce qu’elle attrape le taxi salvateur. Je me souviens que j’aimais beaucoup ce couple tonique et leur lien assez merveilleux.

Je me souviens de Gala Solario, née en 1904 en Russie, enlevée à sa patrie par Luciano Barbisan, un ingénieur italien en poste à Moscou. Je me souviens qu’elle était restée fidèle au communisme jusque dans sa vaste demeure de la rue Cortot, au-dessus des vignes de Montmartre, où elle recevait de beaux esprits et s’exerçait au mécénat littéraire. Je me souviens que c’était un tempérament fort, rugueux, qui jouait son personnage russe, tout en dessinant à l’encre de Chine de subtils tableaux magiques, pleins d’oiseaux et de symboles oniriques, comme des patiences mystérieuses où s’enluminaient les tourments d’une âme qu’elle n’exprimait pas autrement. Je me souviens que dans la seule compagnie d’un petit chien corniaud et d’un maître d’hôtel qui semblait l’être aussi, un peu mollasson, jeté en vrac dans une veste blanche, la dame bolchevik s’ennuyait.

Michel Braudeau

Je me souviens qu’un soir, Alain Robbe-Grillet, allumé par une bouteille de vin jaune du Jura, nous déclara que, dans sa famille, on avait été volontiers pétainiste, et que, ma foi, lui aussi, hé hé, avec un petit gloussement de gorge. Je me souviens que tout le monde ne rit pas, la guerre n’était pas oubliée par tous. Mais je me souviens aussi qu’on tenait assez à la présence de cet écrivain célèbre jusque sur les campus américains pour encaisser les sarcasmes de celui que Denis Roche avait baptisé de « fourbe magnifique ». Ces deux mots le cernaient bien, je me souviens qu’il était charmant, parfois odieux, avec le même sourire. Je me souviens qu’il était surtout très drôle. Je me souviens qu’il mourut subitement, en traître bien sûr, et qu’il nous manqua beaucoup.

Michel Braudeau

Je me souviens de Marcel Schneider, qui se flattait d’avoir reçu toute la garde-robe de Paul Morand à sa mort (« Pas une retouche à faire, mon cher, nous étions semblables… »). Je me souviens qu’il était un royaliste déchaîné. Je me souviens qu’il suffisait que le nom de Mme de Lamballe fût prononcé pour lui faire lever les yeux au plafond, émettre un long brame « Ah ! Cette malheureuse princesse… », dont nous connaissions parfaitement la musique, le soupir et la déploration. Je me souviens qu’à l’inverse, il s’empourprait et serrait les dents pour évoquer toutes sortes de gens, le peuple, la gauche, « les cocos ». Je me souviens que mieux valait ne pas le pousser trop loin dans ses détestations, de peur de se voir cueilli dans une prochaine rafle. Je me souviens, par ailleurs, que cet homme à tête d’oiseau était un écrivain délicat.

Michel Braudeau

Je me souviens que Gala avait été approchée par Jean-Pierre Giraudoux, fils du dramaturge et quelque peu accablé par cette ombre écrasante, constamment évoquée en sa défaveur. Je me souviens qu’il était riche de toutes les places de théâtre vendues en son nom. Je me souviens qu’il se déplaçait dans les diverses propriétés dont il avait héritées, mais qu’il était solitaire et excentrique, avec ses animaux familiers, son toupet blanc dont se moquaient les chevelus, son inconsolable malaise. Je me souviens de la première fois que je dînai avec lui : il emporta distraitement mon écharpe en quittant le restaurant. Je me souviens, quand il me la rendit trois mois après, qu’elle sentait l’urine de son cher furet. Je me souviens que l’odeur puissante résistant à tout, je la brûlai. Je me souviens qu’il avait eu l’idée d’un prix littéraire, et en avait parlé à Gala. Je me souviens que l’affaire, conclue un 1er avril, se monta aisément, comme tous les prix dans une société en souffrance de légitimité.

Michel Braudeau

Je me souviens de Denis Roche.

Comment ne m’en souviendrais-je pas ? Ses livres m’ont toujours accompagné et c’est à lui que je dois de siéger au Médicis. Une sorte de père, par conséquent, l’un de ces pères qu’on n’a pas envie de tuer. Surtout : qu’on n’a pas envie de décevoir. Je ne sais pas à quoi je dois sa bienveillance. J’imagine qu’il s’était fondé sur les choix littéraires que je me suis efforcé de défendre à la radio. A partir de là, il me restait à essayer d’être à la hauteur. Et c’était très haut. Sans parler des fondations qui serpentaient au sous-sol. Aujourd’hui encore, j’y pense lorsqu’il s’agit d’inscrire le nom d’un auteur ou d’une autrice sur le bout de papier qui va concourir dans un instant à l’heure de vérité. Ce n’était pas forcément facile, pas plus hier qu’aujourd’hui, sa grille de lecture étant pour une large part mystérieuse. Sa collection, Fiction & Compagnie, traduisait cet éclectisme qui ne laissait d’ailleurs pas grand-chose au hasard. Rien de plus stimulant que de l’entendre parler des livres aimés avec la même passion que celle vouée aux romans policiers dévorés une bonne partie de la nuit.

Je me souviens de la primauté qu’il accordait, en tant que lecteur, à la technique, le photographe rejoignant, en fin de compte, l’écrivain et le lecteur. Il fallait y mettre du sien pour dialoguer avec lui.

Je me souviens de la cigarette, à peine tenue entre les lèvres, qui vacillait au gré de ses paroles se partageant entre la véhémence et une certaine ferveur.

Au Médicis, l’habitude a été prise, quand on arrive puis quand on se sépare, de préférer les embrassades aux franches poignées de main. Je me souviens que Denis Roche refusait, d’une façon générale, de se laisser embrasser.

Alain Veinstein

Christine de Rivoyre montait encore fort cavalièrement le raide escalier de La Méditerranée où se tiennent les réunions du jury Médicis. Mais elle en redoutait la descente. C’est ainsi que j’en vins à donner le bras à l’issue de nos dîners à cette femme toujours élégante, toujours impeccablement (c’est-à-dire discrètement) maquillée, et légère et vive comme un hummingbird.

Elle nous a parlé, une année, d’un livre (traduit du russe) que nul ne semblait avoir reçu. D’où le tenait-elle ? De son libraire, tout simplement. Christine, qui écopait chaque été comme tout juré qui se respecte, les trombes de livres déversés dans sa boîte aux lettres, avait encore la curiosité des étals de librairie et le désir d’un autre livre.

Anne F. Garréta

Nous dînions ou déjeunions d’un shabu-shabu toujours, lorsque nous nous retrouvions. Emmanuèle Bernheim m’a offert un soroban et un carton de lait miniature qui, logé dans mon frigidaire, m’interpelle encore aujourd’hui en japonais quand j’ouvre la porte.

Elle aimait les armes. À défaut, je lui avais offert deux équerres de charpentier américaines et une perceuse sans fil professionnelle à faire pâlir de jalousie son plombier-électricien.

Elle m’avait transmis, une année, au cas où (elle arriverait en retard, raterait un train, je ne sais plus…), ses dernières volontés en vue de la délibération, me priant, si ses candidats étaient battus, de passer le jury au bazooka.

Anne F. Garréta

Je me souviens d’Anne Wiazemsky. Elle avait tourné avec Bresson, Godard, Pasolini et je l’avais croisée sur le tournage de « Raphaël ou le Débauché » où j’étais stagiaire. Elle était la petite-fille de François Mauriac et elle était publiée avec succès chez Gallimard. Cela m’intimidait un peu.

Frédéric Mitterrand

Je me souviens de Christine de Rivoyre. Elle racontait la Nature, les animaux, les sentiments familiaux, avec une grâce légère perdue depuis Colette. Elle était aussi vive, fidèle et tendre. Je l’avais connue lors de la publication de son « Petit Matin » en 1968. J’allais alors au bal avec ses nièces, « vous feriez mieux de lire » m’avait-elle dit.

Frédéric Mitterrand

Je me souviens d’Emmanuelle Bernheim que j’aimais intensément. Elle était toujours juste, humaine, intéressante et écrivait admirablement dans un style net et sans effets de sentiments. Elle me disait qu’on ne lisait pas assez les livres et elle avait raison.

Frédéric Mitterrand

Je me souviens de Jacques Chessex. Je l’ai souvent interviewé et il est mort avant que je le retrouve au prix Médicis. Il était très admiré, à juste titre, et craint aussi, je ne sais pas pourquoi. Il m’a dit un jour que j’étais un saint. C’était sans ironie, et j’y repense parfois pour me donner du courage.

Frédéric Mitterrand

Je me souviens de Marcel Schneider, il était alors très âgé, mais avec un esprit aigu, une connaissance encyclopédique de la littérature française, une liberté de jugement rafraîchissante, et une maîtrise merveilleuse de la langue. Il a fait inscrire sur sa tombe « il, île, elle, aile, éternité fragile sous l’aile de Dieu », un écho de « Animula vagula blandula » de l’empereur Hadrien.

Frédéric Mitterrand

Claude Simon : je me souviens d’avoir fait avec lui, de bon matin, sa promenade rituelle autour du fort de Salses et d’avoir pensé que ce lieu solitaire lui ressemblait, architectural, complexe, intraitable. Je me souviens de son regard si bleu, du caillou pris dans une racine qui lui servait de presse-papier dans son bureau de Salses, de sa machine à écrire sur une caisse de bois marquée LSM, aux initiales du général des Géorgiques, du poulet qu’il faisait griller dans la cheminée sur un feu de sarments, son plat préféré. Je me souviens de l’avoir accompagné à Stockholm, pour la remise du Nobel, des fastes dont il s’amusait et s’inquiétait, « Comment m’avez-vous dit que je dois appeler le roi en m’adressant à lui ? », de l’essayage chez Dalhquist, vénérable maison fournissant l’habit porté par les lauréats, de la première de « Mademoiselle Julie » de Strindberg, mise en scène par Bergman au théâtre royal, et de son chuchotement « Ah, ces affres psychologiques ! » en marchant avec moi dans la neige. Je me souviens de son discours, lui, dont le prix Nobel avait été chez nous tant décrié (j’étais la seule journaliste française à Stockholm), lui, l’écrivain dont la démarche ne s’était jamais faite qu’à tâtons, « sur des sables mouvants ».

Marianne Alphant

Je me souviens d’Emmanuèle Bernheim. Je me souviens de ses yeux bleus et de ses étoles assorties. Je me souviens de sa vitalité, je me souviens de cette énergie si précise qui vient masquer la mélancolie, je me souviens de la politesse exquise de son humour, et qu’elle adorait dire des grossièretés. Je me souviens de sa chaleur, de sa simplicité. Je me souviens qu’elle ne m’intimidait pas, je me souviens de cette grâce qu’elle avait de ne pas faire l’intimidante. Je me souviens de sa bonté. Je me souviens de sa collection de petits objets en plastique sur sa table basse. Je me souviens de tous ses livres. Je me souviens de les avoir relus, parce que je n’avais pas compris d’emblée que leur beauté résidait dans une simplicité toute apparente – comme elle. Je me souviens de ma révolte quand elle est morte. Je me souviens de la promesse d’amitié profonde que recelait notre relation, je me souviens que le temps nous a manqué. Je me souviens, on me l’a dit, comment ne pas en avoir été saisie, presque foudroyée, je me souviens qu’elle a voulu que je lui succède au prix Médicis. Je me souviens que je ne voulais pas y aller. Je me souviens que j’ai suivi sa volonté et probablement les autres jurés aussi, pour m’accueillir. Je me souviens que c’est grâce à elle que je m’y amuse plutôt désormais et je cherche sa chaise pendant nos réunions. Où es-tu ? Je me souviens qu’elle avait conscience de ses privilèges et aussi de ses traumatismes et qu’elle savait rire des deux. Je me souviens de son autodérision quant à son désarroi lors de l’inondation de sa maison sur l’île. Je me souviens qu’elle me racontait Serge [Toubiana] lui disant : « C’est parce que tu as une maison secondaire que tu as des ennuis de maison secondaire. » Je me souviens qu’elle me manque et qu’elle est partie beaucoup trop tôt.

Marie Darrieussecq

Je me souviens de Nathalie Sarraute. Je me souviens de ses grands châles. Je me souviens de sa petite taille de grande dame. Je me souviens des whiskies-Perrier de 17 heures. Je me souviens du jour où on était tellement ivres que sa fille Dominique est venue nous aider à nous lever toutes les deux. Je me souviens de ses Stuyvesant light, « pas plus de dix par jour, et je ne respire pas la fumée ». Je me souviens de l’entendre parler russe au téléphone. Je me souviens du son de ses petits pas derrière la porte qu’elle venait ouvrir elle-même, à 95 ans. Je me souviens de sa dent dure et de son sourire doux. Je me souviens du petit Soulages à la tête de son divan, je me souviens de mon ignorance. Je me souviens de la reproduction de la chambre de Van Gogh et de son rire quand elle racontait ce journaliste lui demandant : « vous peignez, aussi ?  » Je me souviens qu’elle était gentille avec moi. Je me souviens du mot qu’elle m’a légué : l’obstination. Je me souviens qu’elle m’a dit : « Vous avez été reconnue trop tôt et moi trop tard. » Je me souviens de la vue sur l’avenue Pierre-Premier de Serbie. Je me souviens des lourds rideaux. Je me souviens de sa table de travail. Je me souviens du manuscrit, posé dessus, d’une pièce radiophonique. Je me souviens de son angoisse quotidienne et de mon impuissance à la rassurer. Je me souviens de ma timidité quand je lui téléphonais. Je me souviens de sa joie quand je lui apportais des fleurs, des fleurs en pot, pour qu’elles vivent. Je me souviens qu’un médecin lui avait interdit d’aller au cinéma, à cause des microbes. Je me souviens de la réduction de son monde physique mais pas mental et de son dernier livre, Ouvrez.

Marie Darrieussecq

Je me souviens de Marguerite Duras à Montréal.

C’était en 1981. Nous étions en petit comité, dans un appartement très kitch où trônait un piano à queue, réunis pour entendre la dernière composition de Claude Vivier « Chiraz ». Je me souviens qu’elle est entrée avec Yann [Andréa, son compagnon, NDLR]. Montréal était peut-être leur première sortie officielle, elle venait signer un contrat avec le directeur du Festival du Nouveau Cinéma, je crois pour « Son nom de Venise dans Calcutta désert ». Je me souviens qu’on a écouté « Chiraz ». Un morceau bref et violent, comme des jeux de couteaux.

Je me souviens que Claude Vivier avait les yeux rivés sur Yann pendant le morceau. On a bu des verres. Je me souviens que Marguerite s’est mise au piano. Elle a joué l’air d’«India Song ». Et puis « la lettre à Elise ». Derrière elle, Vivier était proche, tout proche de Yann. Il le collait. Je me souviens que Marguerite s’est arrêtée au milieu d’une mesure et, sans tourner la tête, a dit d’un ton tranchant que tout le monde a entendu : « Ça suffit, tous les deux. » Puis elle a repris sa phrase. Petite comédie de la vie dont je me souviens tandis qu’ils ont tous trois quitté notre monde.

Pascale Roze

Je me souviens d’Alain Robbe-Grillet au Médicis.

Je me souviens de sa voix magnifique, forte et grave, d’acteur fait pour Shakespeare. Je me souviens qu’il avait une formation d’ingénieur agronome et qu’il était un bon dialecticien. Je me souviens qu’il était le théoricien et un des fondateurs du Nouveau Roman, une révolution littéraire qui fut à la mode pendant les années 1960 et 1970. Il s’agissait de briser les conventions du roman balzacien, s’en prendre à l’auteur omniscient, au personnage, à la chronologie, à la distinction du fond et de la forme… Cette théorie et cette esthétique dominèrent alors le monde intellectuel. Une forme de cubisme littéraire qui n’a guère d’écho aujourd’hui.

Je me souviens qu’Alain adorait provoquer, se lancer dans des envolées transgressives, en dégustant un petit vin jaune du Jura. Je me souviens qu’il révélait avec jubilation les secrets des coulisses du monde littéraire et les amours cachées des années 1960-1970. Je me souviens que certains se récriaient devant tant d’impudeur et de rouerie. Je me souviens qu’il prenait alors un air stupéfait et que son œil perçant virait au noir de jais cruel.

Je me souviens que son épouse, Catherine, déjeunait au rez-de-chaussée avec des amis, pendant que son mari votait avec nous, à l’étage. Je me souviens qu’il avait un penchant quasi exclusif pour les éditions de Minuit qui avaient lancé le Nouveau Roman et publiaient ses livres.

Je me souviens que Catherine avait joué un personnage assez érotique dans un film de Robbe-Grillet, en 1970, « l’Eden et après ». C’était une femme très intelligente, aux mœurs déliées, d’une sympathie plus généreuse, moins narcissique que celle de son mari. Je me souviens qu’elle jouait le rôle de Maîtresse dans des rituels auxquels Alain ne participait pas, mais qu’il y faisait allusion, avec des airs secrets et des mimiques facétieuses. Je me souviens qu’elle écrivit sur Alain une biographie très belle où elle dévoile un jeune mari fragile.

Je me souviens qu’une grande tempête dévasta les serres de Robbe-Grillet qui habitait dans un château normand, et que sa collection chérie de cactus fut ravagée. Je me souviens que cela lui ficha un coup qui cristallisa des angoisses intimes. Et qu’il en fut comme fissuré.

Je me souviens qu’une des plus belles farces d’Alain fut son élection à l’Académie française. Je me souviens qu’il ne fit jamais le discours attendu en hommage à son prédécesseur Maurice Rheims, qu’il ne voulait pas se déguiser en habit vert et qu’il bloqua le fauteuil pendant des années. Je me souviens aussi que Catherine venait à certains cocktails de l’Académie. Je me souviens d’un soir glacial où nous sortîmes sur le quai Conti. Elle était vive et très âgée et j’avais peur qu’elle prenne froid. Je me souviens qu’elle voulait bavarder encore jusqu’à ce qu’elle attrape le taxi salvateur. Je me souviens que j’aimais beaucoup ce couple tonique et leur lien assez merveilleux.

Patrick Grainville